Le centre commercial du désert

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couverture du livreQuand on s’intéresse au sujet, on entend régulièrement que les banquiers fraudent, que la finance n’a pas de règles, etc. Mais on a rarement l’occasion d’avoir un véritable aperçu de comment se passent les choses ni même des combines employées. Tout est considéré comme étant très complexe, savant ou obscur. Et cela donne de la finance une image de grosse pieuvre opaque où il se passe tout et n’importe quoi pourvu que ce soit compliqué et hors d’atteinte de compréhension pour le commun des mortels. Or, à mon avis, tout n’est pas si complexe. C’est principalement pour cette raison que j’ai ouvert ce blog en expliquant ce que sont -techniquement- les CDS. Démystifier la finance, la rendre intelligible et à la portée de qui s’y intéresse un minimum me semble essentiel.

J’ai récemment lu le livre de Jean de Maillard,  » L’arnaque « , dans lequel il analyse les crises financières en considérant que la fraude est systémique (contrairement à d’habitude où on la considère comme un épiphénomène). Et c’est passionnant ! Autant pour les explications claires et précises sur l’évolution de la finance au cours de ces dernières années que pour le point de vue développé que je n’ai jamais rencontré ailleurs. Il y a notamment un passage qui m’a particulièrement marqué et que je souhaitais partager avec vous : une fiction de fraude s’appuyant sur la construction d’un centre commercial en plein désert. L’extrait étant relativement long et constituant le point central de cet article, je remercie très chaleureusement Jean de Maillard de m’autoriser à le publier ici. Voici comment commence la fraude (p51 et suivantes) :

Un promoteur propose un projet de centre commercial à une caisse, dont il évalue le coût de construction à trois millions de dollars, prétendant pouvoir le revendre quatre millions quand il sera achevé. Sa propre mise n’est que de 50 000 dollars, mais cela ne trouble pas la caisse, pas plus que le lieu de l’implantation du complexe, quelque part dans le désert. Ayant obtenu son emprunt, il commence la construction et se verse des confortables honoraires – disons 200 000 dollars -, ce qui fait plus que rembourser son apport personnel. Personne ne s’est préoccupé – faut-il le préciser ? – de savoir s’il y a des candidats pour s’installer dans ce complexe commercial, des clients pour y faire leurs emplettes ou des investisseurs intéressés par un placement ultérieur, car en réalité la question n’est pas là. Pour justifier une opération si hasardeuse, on s’est contenté de faire évaluer le projet par un expert – il existe aux Etats-Unis une corporation spécialisée dans ces expertises, les appraisers (« évaluateurs »), dont la moralité est loin d’être à toute épreuve, et qui jouera un rôle déterminant plus tard dans la crise des subprimes – qui vient attester sans sourciller la valeur économique du projet immobilier au prix que le promoteur lui a glissé dans l’oreille. Tout le monde est content : le courtier qui monte le prêt pour le compte de la caisse touche sa commission, le promoteur obtient un gros emprunt sur lequel il va vivre le temps que son projet sorte de terre et l’appraiser est généreusement défrayé pour son évaluation complaisante.

Le bon sens voudrait que la caisse d’épargne se préoccupe quand même un peu de la viabilité du projet qu’elle va financer. Mais la déréglementation est passée par là, les Saving & Loan peuvent faire ce qu’elles veulent, où elles veulent et elles sont soit aux abois, soit dirigées par des escrocs ou des truands. Nul n’a cherché à s’assurer de l’utilité du projet ni ne se préoccupe, par conséquent, de la manière dont le promoteur va construire son complexe commercial, ni non plus ne vérifie la qualité des matériaux qu’il emploie sur le chantier (le promoteur peut se faire un petit profit supplémentaire en utilisant des matériaux de qualité inférieure par rapport à ceux prévus dans les plans initiaux) ou l’avancement de celui-ci. Les provisions financières n’en tombent pas moins avec régularité et, quand la construction est achevée, c’est un immeuble piteux et inutile qui se dresse au milieu de nulle part, et dont personne évidemment ne sait quoi faire. A la fin (provisoire) de l’histoire, le promoteur se retrouve avec un complexe commercial vide d’occupants et qui le restera. Il a perdu ses 50 000 dollars et ne peut faire face aux échéances de son emprunt. Mais il s’est largement rattrapé sur ses honoraires qu’il a puisés dans l’emprunt et sur les détournements qu’il a effectués au détriment de la qualité de la construction. La caisse va donc faire jouer l’hypothèque qu’elle a prise sur l’ensemble immobilier mais, ô surprise, elle s’aperçoit que la valeur de celui-ci n’est plus de quatre millions de dollars comme promis, ni même de trois, tout au plus de deux. Le promoteur est déjà loin, mais qu’à cela ne tienne, puisque la caisse est devenue propriétaire, c’est elle qui va poursuivre l’arnaque.

La voici donc maintenant avec une propriété inutile de deux millions de dollars à l’actif de son bilan. Reste à régler le problème comptable du prêt impayé, avant de repartir vers de nouvelles frasques. Si elle trouvait un acquéreur pour la somme de deux millions de dollars, valeur maximale du complexe immobilier, elle devrait enregistrer et provisionner une perte d’un million de dollars. Mais elle n’a même pas d’acquéreur. Fâcheuse posture qui pourrait réveiller les superviseurs de leur profonde torpeur et peut-être l’obliger à déposer son bilan. C’est compter sans l’imagination des banquiers. La caisse commence par chercher un autre promoteur, aux ambitions encore plus démesurées que le précédent, puisqu’il rêve d’un complexe encore plus grand, à six millions de dollars.

Acte 1 : la caisse déniche sans difficulté un appraiser qui lui certifie une évaluation du complexe, déjà construit dans les conditions que l’on connaît, au prix désormais de cinq millions de dollars. Acte 2 : la caisse propose au second promoteur un prêt de six millions de dollars à condition qu’il achète son complexe commercial en déshérence pour le prix évalué par l’expert véreux, soit cinq millions de dollars. Acte 3 : la caisse prête au promoteur ses six millions de dollars pour qu’il achète son immeuble. Sur l’emprunt qu’elle accorde au promoteur, elle va imputer l’apport personnel que le promoteur est censé verser – il n’a donc même pas besoin de débourser un centime – ainsi que les échéances couvrant deux années de remboursement. Pour que les choses soient bien claires : non seulement le second promoteur n’a pas versé un seul dollar pour le rachat du complexe commercial vide d’occupants et de clients, mais la banque a inclut dans son prêt deux années de remboursement de ce même prêt et donc elle se rembourse avec son propre argent… Qui dit mieux ? Acte 4 : les comptables entrent en action, ils vont maintenant habiller la combine pour transformer une perte pharaonique en gain fabuleux.

Nos magiciens vont s’y prendre de la manière suivant : les trois millions prêtés au premier promoteur apparaissent en charge, mais l’immeuble a été revendu cinq millions (au lieu de deux). Bénéfice affiché : deux millions de dollars ! Mieux encore, la caisse touche tous les mois ses remboursements de prêt du second promoteur et pour cause, puisque c’est elle-même qui se les verse. Elle enregistre donc un chiffre d’affaire positif. Mais ce n’est pas fini : la caisse s’est défaussée de l’immeuble du premier promoteur qu’elle avait sur les bras sur le second promoteur, celui qui rembourse son prêt rubis sur l’ongle avec l’argent que lui a prêté la caisse. En réalité, comme c’est la caisse qui paie tout, elle se retrouve « plantée » de neuf millions de dollars. Mais on n’y voit que du feu jusqu’au baisser de rideau, pourvu que les auditeurs ne viennent pas fouiner trop avant, et surtout trop tôt, dans les comptes. Pour la petite histoire, il semble bien que la Silverado où officiait Neil Bush se soit trouvée impliquée dans diverses affaires de ce genre.

Cette cavalerie ou « boule de neige » plongera dans des abîmes de perplexité n’importe qui, un peu sensé et approximativement honnête : durant tout ce temps, la caisse doit servir 15% d’intérêts (taux à l’époque) à ses déposants, tandis qu’elle se contente, en fait de rentrées d’argent, de percevoir les échéances d’un prêt qu’elle paie elle-même et enfin, au terme de deux ans pendant lesquels elle se rembourse à elle-même son propre prêt, elle aura toujours sur les bras son programme immobilier invendable puisque le second promoteur aura alors, bien entendu, rejoint le premier dans la banqueroute. Le tout pour neuf millions de dollars, comme cela a déjà été dit. Mais c’est oublier que les Savings & Loan ne sont plus que des machines à sous trafiquées, cachées derrière un décor de pacotille. Prêter de l’argent pour contribuer à l’amélioration de l’habitat est devenu le cadet de leurs soucis et sûrement pas, en tous cas, le moyen par lequel elles veulent gagner de l’argent. Ce qu’elles font, c’est écumer les campagnes à la recherche de déposants attirés par des taux faramineux, en les rassurant avec la garantie des 100 000 dollars sur les dépôts donnée par le gouvernement. Et surtout elles misent à tire-larigot sur le marché des junk bonds. Là encore, il faut aller voir d’un peu plus près comment les choses se sont passées.

Emettre des junk bonds assure des rentrées d’argent juteuses, en acheter aussi. On peut donc gagner sur les deux tableaux, tel est le miracle de la finance malodorante. Les plus malignes des caisses (disons plutôt les plus malins de leurs dirigeants) vont se servir en effet des junk bonds pour monter des LBO ou, plus simplement, elles vont en vendre pour pouvoir en acheter et faire la culbute autant de fois que le système le permettra dans l’attente de la chute finale. […]

Avec ces manières de faire manières de faire, la faillite est évidemment assurée mais, on s’en doute, l’argent n’est pas perdu pour tout le monde. Pourtant, personne n’a jamais sérieusement demandé à Keating, Good, Walters, Bush, Paul et tous les autres de rembourser quoi que ce soit. Ils ont continué de rouler en voiture de luxe, d’habiter des maisons cossues dans les plus beaux quartiers des villes les plus chères. La seule précaution qu’ils ont dû prendre a consisté, comme Neil Bush, à mettre l’argent dans des trusts ou au nom de leur épouse. […]

Il n’empêche que le grand mystère des Savings & Loan, jamais éclairci, est de savoir où est passé l’argent. Question à 500 milliards de dollars. […] En fait, il y a d’ailleurs une question dans la question, plus intéressante encore : pourquoi personne ne s’est-il préoccupé de retrouver cet argent et de faire rendre gorge aux spoliateurs qui ont détroussé les petits épargnants trop confiants et le contribuable américain, payeur en dernier ressort ? Force est de dire que la grande presse américaine, d’habitude si jalouse de son indépendance et si fière de ses capacités d’investigation, a brillé dans cette affaire par son inconsistance. Seuls quelques journalistes, universitaires et chercheurs, curieux mais isolés, sont allés renifler du côté des alambics qui ont servi à fabriquer cette impressionnante distillerie financière. De leur propre aveu ils n’ont pu en reconstituer qu’une faible partie, qui laisse cependant déjà rêveur. Car ce que l’on trouve dans ce scandale est un assemblage ahurissant de financiers douteux, de mafieux, d’escrocs, d’agents de la CIA, d’hommes politiques de tous niveaux, jusqu’au plus élevés. De quoi alimenter le fantasme de conspiration cher aux Américains. Comme l’a avoué Dick Thornburgh, Attorney General [ndlr : équivalent au ministre de la justice] de George Bush, un brin laconique et sur un ton désinvolte : « Il y a beaucoup de gens à blâmer dans ce fiasco. »

Quand j’ai lu ce passage, je me suis dit, « on y est » ! Voilà, pour une fois, expliqué clairement toute la perversité du système : les affreux organisent des arnaques massives en étant protégés par le système (ils ne sont pas contrôlés, ni avant, ni après, ni même poursuivis ; alors ne parlons pas d’être condamnés…). Le pillage des travailleurs et des Etats par les banquiers véreux se passe au grand jour et dans l’impunité la plus totale. Et il ne faut pas s’en étonner quand l’idéologie dominante est à la dérégulation : plus de limites, plus de contrôles, plus de responsabilités, la seule règle qui reste est celle de l’argent facile et rapide. Bien sûr, chaque fraudeur est en réalité responsable de ses actes (encore qu’il faille vérifier qu’il n’y ait pas été contraint) mais si l’on cherche les véritables responsabilités de cette arnaque globale, il faut regarder du côté des politiciens au pouvoir qui ont totalement démissionné de leurs attributions en faisant de la finance une zone de pillage et de non-droit.

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Un trackback

  • Par Lecture : L’arnaque le 9 mai 2013 à 18 h 01 min

    […] J’en ai d’ailleurs reproduit un extrait avec l’accord de l’auteur dans mon article « Le centre commercial du désert« . […]

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